J'ai quand même quelques souvenirs. Je me souviens de ce soir de juillet où j'ai réussi à définir vraiment la musique, c'était pas des mots, c'était le morceau final de Sigur Ros jouant devant moi sur la grand place d'Arras. Radiohead arrivait, et toi tu étais là, c'était dans l'ordre des choses. C'est surement le meilleur moment que j'ai vécu l'année dernière quand j'y repense. Le plus fort, parce que tout était là. Passé, présent, futur.
Je tiens encore compagnie à la nuit, parfois, dans cette chambre étrange. Je suis encore là. C'est un peu comme quand on rêve d'une habitude mais que quelques éléments ne collent pas et que ça rend le tout vraiment décalé, effrayant même. Je rêve de f½tus morts, souvent. Je pense qu'au fond je dois vraiment être glauque. Ses cris me collent à la peau, lorsque je pense à lundi prochain, je pense à mardi dernier, et je n'ai pas envie d'y retourner. Mon quotidien parfois me joue des tours. L'imprévisible. Je suis là et je parle de la modernité de Josef Hoffmann, de fonctionnalisme, je m'approche de la fin, je parle de Sécession, de lignes pures et d'extrême simplicité, je m'apprête à conclure, je ne pense pas parce que je ne peux pas, tout le monde me regarde, en fait c'est ce que je crois, mais quelqu'un a mal, alors je m'interromps, je là regarde, elle tombe et puis elle hurle et puis elle pleure. Je me dis qu'il faut que j'aille près d'elle, que nous allions tous près d'elle, qu'on l'aide, mais en fait personne ne bouge sauf ce garçon aux cheveux noirs et aux vêtements noirs. J'avais envie de là serrer contre moi, mais personne ne bougeait comme si je me tapais un trip toute seule en plein exposé et que tout le monde se demandait pourquoi je m'interrompais, et ce sont ses cris qui m'ont enlacé, qui m'ont glacé. Finalement c'était réel, et si étrange. Je ne sais pas pourquoi personne n'a eu l'air surpris ni choqué, ou quelque chose comme ça. Je crois que j'ai été choquée. Cette semaine était bien trop réelle. Le quotidien et tout ce qui en fait partie me touche beaucoup trop. Je crois toujours vraiment que tout ça m'emmerde, que je m'ennuie et c'est le cas, mais quand une part de mon quotidien tombe et pousse des cris glacants, alors je me rends compte combien j'y tiens. J'ai l'impression d'être une part de vous tous alors que c'est vous qui êtes une part de moi, je devrais le vivre comme tel, mais chaque chose compte dans sa globalité. Je veux que tout le monde se sente bien, je veux aider tout le monde, je veux partager un peu de moi, je ne supporte pas la tristesse des autres, je veux que vous me là donniez, je là veux, j'ai peur de manquer de tout, je ne veux pas que les autres vivent ça. Je vis de trop. J'aime vraiment la sensation du noir, j'aime vraiment être dans le noir avec la musique là plus belle au monde au casque, être seule, et réfléchir, repenser à des millions de choses en regardant le paysage défiler à l'arrière d'une bagnole en pleine nuit. J'ai envie de faire ça toute ma vie, être en route vers nulle part, seulement vers la prochaine révélation intérieure, la prochaine sensation. Je me sens bien parfois en plein désespoir. J'en ai besoin, autrement je ne suis pas moi-même. J'ai toujours la sensation que quelqu'un d'autre était là, que je vis pour deux, j'ai la sensation qu'il y avait un autre moi, comme un jumeau, et qu'il est mort, avant même d'avoir vu la lumière du jour. C'est ce que je ressens. Plus les années passent, plus cette sensation semble lointaine, éloignée, frappant d'un élan de plus en plus fort pour toucher au même endroit avec la même puissance. La mienne de lumière restera toujours obscurcie par cette force étrange dont l'origine m'est inconnue. Tout s'arrêtera toujours avant même de commencer, et je ne sais pas pourquoi. Je voudrais pouvoir encore tenir des nuits entières à regarder le plafond, ou le dehors, ou la fumée de ma cigarette, le noir profond du café. Mais je suis trop fatiguée, et je ne fume presque plus, je n'en ai plus envie, le goût est dégueulasse en plein jour, le goût ne va pas avec la vie d'aujourd'hui, le goût n'est pas le même sans la caféine, sans la tristesse du nulle part, sans les nuits interminables et le goût des larmes. Je sais toujours où je vais maintenant, et ça ne me plait pas. Tous les jours je passais par la gare à la sortie du métro pour aller travailler, et je voulais m'arrêter en chemin, monter dans n'importe quel train, je me sentais si mal de prétendre qu'ils sont tous minables et méprisables avec leur obsession de l'argent alors que je m'apprêtais à passer la journée en fermant ma gueule pour du putain de fric dont j'ai aussi besoin. Je serais montée je le jure si tu m'avais accompagnée. Mais j'étais toute seule et j'étais vraiment minable. J'essayais d'en rire mais j'étais aussi fausse qu'eux. Je suis si minable, et tout est laid, et je ne sais pas ce qu'il faut faire.